
Vous sortez d’une école cinéma, d’un BTS audiovisuel, ou vous êtes autodidacte — bref vous débutez dans le spectacle. Vous entendez parler partout du « statut d’intermittent du spectacle » comme si c’était le Graal automatique. Spoiler : la première année, ça ne marche jamais comme ça. Voici le vrai parcours pratique, sans mensonges, avec les outils concrets à utiliser (Movinmotion, micro-entreprise) en attendant d’atteindre vos 507 heures.
La vérité crue : la première année, le statut intermittent ne sera pas pour vous
Pour ouvrir vos droits France Travail (allocation chômage intermittent), il faut 507 heures de travail déclaré sur 12 mois glissants. C’est environ 60 jours de tournage à 8h, ou 50 jours à 10h. À votre niveau, vous allez avoir 3 jours de tournage par-ci, 5 jours par-là, et entre 6 mois où le téléphone ne sonne pas. Vous ne ferez pas 507h en 12 mois la première année. Et donc pas d’allocation. Et donc pas de « statut intermittent » qui paie entre les tournages.
Ce n’est pas grave, c’est le parcours normal. Personne n’arrive avec ses 507h dès la première année. Ce qui est important, c’est de se mettre dans le bon dispositif administratif pour pouvoir être embauché sur ces petits tournages, sans casser votre future éligibilité au statut intermittent.
Étape 1 : Créer votre compte Movinmotion (et pas un compte France Travail)
Movinmotion, c’est quoi ?
Movinmotion est une plateforme administrative utilisée par 80% des productions cinéma, audiovisuel et événementiel pour gérer leurs paies intermittent. Quand une prod vous embauche, ils ont besoin de vos coordonnées, votre numéro de Sécurité sociale, votre RIB, et votre identifiant Audiens (la caisse de retraite/prévoyance des intermittents). Au lieu de demander tout ça à chaque tournage, vous créez un compte Movinmotion une fois et toutes les productions y accèdent.
C’est gratuit pour le salarié (les productions paient l’usage). C’est aussi obligatoire pour beaucoup de boîtes — sans compte Movinmotion, certaines productions ne pourront pas vous embaucher facilement, donc vous risquez de perdre des opportunités.
Comment créer son compte Movinmotion
- Allez sur movinmotion.com → « Créer un compte » → « Je suis un intermittent »
- Renseignez vos infos personnelles (nom, prénom, date de naissance, numéro Sécu)
- Demandez votre numéro Audiens : si vous n’en avez pas encore, créez-le sur audiens.org (gratuit, indispensable pour travailler comme intermittent)
- Téléversez vos pièces : carte d’identité, RIB, justificatif de domicile, certificat médical de la médecine du travail (passé à l’Audiens)
- Indiquez votre métier (gaffer, électro, machino, opérateur, etc.) et votre régime social (annexe 8 ou 10)
Comptez 2-3 jours pour que votre profil soit validé. Une fois fait, vous êtes « embauchable » sur la plateforme et n’importe quelle prod peut vous proposer un contrat en quelques clics.
Étape 2 : France Travail — pourquoi PAS tout de suite
Beaucoup de débutants courent s’inscrire à France Travail dès leur premier tournage. C’est inutile, voire contre-productif.
France Travail ne vous indemnise comme intermittent que si vous avez vos 507h. En-dessous, vous êtes « demandeur d’emploi général » (régime salarié classique) — et cela ne sert à rien si vous travaillez ponctuellement comme intermittent. Pire : vous risquez de devoir justifier de « recherche active d’emploi salarié », aller à des entretiens RSA, etc.
Quand s’inscrire à France Travail ?
- Pas avant d’avoir vos 507 heures cumulées sur 12 mois
- Une fois les 507h atteintes, prenez rendez-vous dans une agence « spectacle » (toutes les agences ne traitent pas l’intermittence, demandez l’agence spécialisée la plus proche)
- Apportez TOUTES vos AEM des 12 derniers mois + votre identifiant Audiens + RIB + pièce d’identité
- Votre dossier est examiné, et si tout est conforme, vos droits sont ouverts pour 12 mois
👉 Pendant votre période de construction (sous les 507h), suivez vos heures pour savoir où vous en êtes. Notre outil Intermittor calcule automatiquement votre progression vers les 507h à partir de vos AEM ou de vos feuilles d’heures.
Étape 3 : La micro-entreprise comme statut transitoire
Voici LE conseil que personne ne vous donne dans les écoles : ouvrir une micro-entreprise en parallèle de votre activité salariée intermittente débutante. C’est le couteau suisse administratif qui résout 80% de vos problèmes de la première et de la deuxième année.
Pourquoi la micro-entreprise
- Facturer hors-salariat : votre voisin musicien vous demande de filmer son clip pour 200€ ? Sans micro, c’est du travail au noir. Avec micro, vous facturez en règle, ça compte dans votre CA
- Petits jobs annexes : assistant photographe pour des shootings de mode, vidéaste pour un mariage, animateur d’atelier, formation, location de matériel — tout ce qui n’est pas un CDD d’usage intermittent passe par la micro
- Profiter de la réduction d’impôt : la première année, le micro-entrepreneur bénéficie d’une exonération partielle de cotisations sociales (ACRE — 50% pendant 12 mois). Couplé à l’impôt libératoire (1,7% du CA pour les services), vous payez très peu
- Construire votre réseau sans dépendre des productions : vous pouvez démarcher en direct, créer votre site, accepter de petits boulots qui paient le loyer en attendant le prochain gros tournage
Comment ouvrir une micro-entreprise
- Allez sur guichet-entreprises.fr ou directement autoentrepreneur.urssaf.fr
- Renseignez votre activité : pour le spectacle/audiovisuel, c’est généralement activité de services (CA plafond 77 700€ en 2025)
- Choisissez le versement libératoire de l’impôt (1,7% du CA pour services) — sauf si vous avez des revenus salariés annuels > 25 000€, où ça devient pas avantageux
- Cochez l’ACRE (Aide à la création/reprise d’entreprise) → 50% de cotisations en moins la première année — éligible si vous avez < 40 000€ de CA prévu
- Vous recevez votre SIREN sous 2-3 semaines. Avec lui, vous pouvez facturer
Ce que vous ne pouvez pas facturer en micro
- Du travail « intermittent du spectacle » — c’est du salariat, ça passe forcément par un employeur déclarant en AEM
- Le rendu est inverse : sur un tournage, vous êtes SALARIÉ (CDD d’usage). En micro, vous êtes PRESTATAIRE INDÉPENDANT (auto-entrepreneur)
- Si une prod veut vous payer 1500€ pour 3 jours de tournage en facture micro au lieu de salaire, c’est illégal (travail dissimulé). Refusez — votre 507h ne se construira pas, et vous risquez des ennuis URSSAF
Étape 4 : Construire votre réseau (le vrai jeu)
Tout l’administratif ci-dessus, c’est juste l’infrastructure. Le vrai travail des 2-3 premières années, c’est de construire votre réseau professionnel. C’est lui qui vous donnera vos 507h.
Stratégies qui marchent
- Stages, assistanats, dabbing : acceptez les petits jobs payés au lance-pierre la première année — vous y rencontrez ceux qui vous rappelleront pour leurs futurs gros tournages
- Court-métrages d’écoles : pas payés, mais c’est là que se forment les équipes des longs-métrages dans 3-5 ans. Soyez fiable, ponctuel, agréable. Les jeunes réalisateurs s’en souviennent
- Faites-vous des contacts dans VOTRE poste : si vous êtes électro débutant, le réseau important n’est pas les réalisateurs, c’est les chefs-électriciens. C’est eux qui constituent leur équipe à chaque tournage
- Soyez géographiquement où ça tourne : Paris, Marseille, Lyon, Bordeaux principalement. Difficile de faire carrière intermittent dans une ville sans production active
- Insta + portfolio : un site avec votre showreel ou portfolio, des stories Insta de plateau (avec accord de la prod) — ça aide les chefs de poste à se souvenir de vous
Erreurs à éviter
- Refuser des petits boulots pour « garder votre niveau » : votre niveau ne sert à rien si personne ne vous connaît. Acceptez tout la première année
- Travailler au noir : tentant quand on n’a pas le sou. Mais ça compte pas dans le 507h, et URSSAF peut redresser
- Croire que la SACD/SCAM va vous nourrir : les droits d’auteur en début de carrière, c’est anecdotique. Ne comptez pas dessus pour vivre
- Ne pas suivre ses heures : la pire erreur. Vous croyez avoir 350h en juin, arrive votre date d’examen, vous découvrez qu’il en manque 200 parce que 3 productions ont oublié de déclarer la prep. Trop tard. Utilisez un outil de suivi dès maintenant
Étape 5 : Quand basculer vers le régime intermittent à plein
Une fois vos 507h atteintes (généralement entre 18 et 36 mois après le début, selon votre poste et votre réseau) :
- Inscription France Travail spectacle avec vos AEM cumulées
- Ouverture de vos droits intermittent (allocation calculée sur votre salaire brut de référence)
- Vous gardez votre micro-entreprise en parallèle si vous voulez (limite : votre CA micro ne peut dépasser un certain seuil ET vos jours en CDD d’usage ne peuvent pas chevaucher vos jours facturés)
- Vous suivez votre nouveau compteur 507h pour votre prochain renouvellement annuel
Beaucoup gardent la micro-entreprise en parallèle de l’intermittence plusieurs années — pour les petits jobs annexes (formation, captation d’un événement, location de matériel personnel). Tant que vous respectez les règles de non-cumul sur les mêmes jours, c’est légal et avantageux.
Récapitulatif : la timeline du débutant idéal
- Mois 0 (sortie d’école) : créer compte Audiens + Movinmotion + ouvrir micro-entreprise + ACRE + impôt libératoire
- Mois 0-12 : accepter petits jobs, stages, assistanats. Facturer en micro les jobs hors-salariat. Suivre vos heures intermittentes au fil de l’eau
- Mois 12-24 : votre réseau commence à fonctionner. Vous avez 200-400h. Continuez à accepter, refusez seulement quand vous avez plusieurs offres en même temps
- Mois 24-36 : vous approchez ou atteignez les 507h. Préparez votre dossier France Travail spectacle
- Mois 36+ : régime intermittent installé. Examen annuel à surveiller. Vous gardez la micro pour les jobs annexes
Outils utiles pour le débutant
- Movinmotion — gestion administrative côté prod, indispensable
- Audiens — caisse de retraite/prévoyance intermittent, à créer en premier
- URSSAF auto-entrepreneur — déclaration mensuelle/trimestrielle de votre micro
- Intermittor — suivi de votre compteur 507h en temps réel, calcul de salaire brut conventionnel, import AEM PDF. Particulièrement utile en phase de construction du statut (vous savez exactement où vous en êtes)
- Sites métier : pour les techniciens, AFCAE (réalisateurs), AOA (DOPs), AFC (chef-op image). Adhésion possible une fois installé
À retenir
- Les 507h ne se font pas en 1 an, c’est normal — comptez 18 à 36 mois
- Movinmotion : créez votre compte dès maintenant, c’est gratuit
- France Travail spectacle : pas avant d’avoir les 507h
- Micro-entreprise : ouvrez en parallèle, ACRE + impôt libératoire la première année = très peu de charges
- Réseau : c’est le vrai travail des 2-3 premières années, pas l’administratif
- Suivez vos heures dès la première AEM — vous éviterez de découvrir trop tard qu’il manque 100h
Article rédigé par Come Nolo, gaffer / chef-électricien passé par cette case « construction de carrière » il y a quelques années. Voir aussi : Comment calculer son 507h · Décoder son AEM · Annexe 8 vs Annexe 10 · Intermittor — suivi automatique de vos heures.